Bulletin juin 1971

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Pologne
Un espoir ?

«Nous devons le dire ouvertement. Nous venons de vivre une tragédie unique en notre histoire. Elle nous a tous remplis d'une inquiétude, d'une douleur profonde et d'une souffrance inexprimable. C'est la souffrance de tout le peuple, non des seuls travailleurs du littoral! En cet instant. il n'y a aucun de nos compatriotes qui ne le considère ainsi. ..

Ces dernières années, nous avons traversé une mer d'humiliations et de peines. Nous avons été témoins de l'arrogance, de l'insensibilité à l'égard de toute liberté de pensée, de tout postulat même les plus justes, de toutes les pétitions. Notre récente tragédie est une conséquence de ces humiliations qui ont abreuvé notre peuple et notre société ces dernières années, sans épargner l'Église.

Mais à travers la nuit profonde de notre patrie, un espoir luit à nouveau. Nous avons confiance d'aller vers un renouveau! Que cette douloureuse leçon puisse conduire à des conclusions positives. Nous avons confiance que la grande requête, l'attente et l'espérance de notre peuple puissent être satisfaites...»

(de la lettre de l'Épiscopat polonais à tout le peuple, en date du 27 janvier 1971.)

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«Lorsque nous parlions de la valorisation des citoyens qui sont hors du Parti, cette requête que nous avancions acquérait une signification particulière à l'égard des citoyens croyants hors du Parti. C'est dans ce secteur que la situation présentait le pire aspect. Il s'agit là du problème le plus fondamental des rapports entre l'État et l'Église. Nous en avons parlé très souvent à la Diète et nous avons proposé une reprise bilatérale des relations dans un esprit de réelle collaboration. On doit affirmer objectivement que durant les dernières deux ou trois années, la situation s'était améliorée dans ce domaine. Néanmoins, bien des problèmes fondamentaux demeurèrent ouverts. Il n'y eut pas de grandes tensions, mais non plus des règlements constructifs; les problèmes existants et non résolus ont tour à tour émergé sous forme de difficultés ou encore d'incidents locaux.

Dans le premier discours du Premier Ministre Jaroszewicz ont été aussi énoncées des propositions constructives à l'égard de l'Église et la volonté expresse a été exprimée d'un règlement harmonieux des questions ouvertes. Ces paroles ont été accueillies favorablement par l'opinion catholique en Pologne et à l'étranger. Nous pouvons affirmer avec satisfaction que des faits ont déjà suivi ces paroles. Le gouvernement a annoncé la décision de restituer à l'Église catholique les titres de propriété dont elle jouissait autrefois dans les Terres reconquises ex-allemandes. Cette décision met un terme à un problème et à un douloureux conflit... Le cours positif des relations avec l'Église est un élément important pour l'amélioration de la situation psychologique d'une grande fraction de la société, et un élément important de stabilisation intérieure... »

(du responsable du groupe catholique ZNAK à la Diète, M. STOMMA, dans l'hebdomadaire cath. Tygodnik Powszechny, 28-2-71)


Pologne: dans les «terres recouvrées»...

Les événements de fin 1970, dans le Nord de la Pologne, ont ramené ce pays à la une de l'information, pendant quelques semaines. Puis, comme toujours, l'attention est captée par d'autres événements, et se relâche. Il n'entre pas dans notre dessein de proposer ici une analyse politique de la situation. Mais il est un fait que la conjoncture politique du moment a une incidence immédiate sur la vie de l'Église dans le pays.
Si vous avez quelque peu suivi, dans la presse, les nouvelles de Pologne ces derniers mois, vous savez alors que, tant du côté de la hiérarchie et du Vatican lui-même, que du côté du gouvernement, de prudentes démarches d'ouverture ont été faites, dans le but de trouver une sorte de «modus vivendi», qui permit une coexistence plus pacifique. L'atmosphère reste pourtant à l'expectative... Le millier de victimes -chiffre non officiel mais certain- qui tombèrent en ces jours de décembre, dans les régions de la Baltique, ont laissé dans le peuple une plaie qui n'est pas prête encore à se cicatriser. L'espoir qui prit corps avec le départ des responsables de la faillite et de la répression s'est peu à peu mué en une forme de circonspection réaliste, qui n'est pas tellement optimiste. En fait, on n'ose faire confiance à personne. Et peut-être, les jeux ne sont-ils pas encore faits...

Mais certains signes positifs se sont donc fait jour dans les relations du gouvernement et de l'Église. Il ne s'agit pas seulement des rencontres à l'échelon de responsables, telle la visite du Cardinal Wyszynski au ministre Jaroszewicz, ou -à l'initiative du Vatican- la récente visite de M. Skarzynski, directeur de l'Office des Cultes, au Vatican. Il s'agit aussi de gestes. L'un de ceux-ci, d'une grande importance s'il peut vraiment fructifier: l'autorisation de construire une église, qui fut accordée à 17 plans soumis, durant le premier trimestre de cette année. C'est là un fait nouveau. En effet, les églises classées comme valeur d'art furent reconstruites ou restaurées en grand nombre, depuis la guerre. Mais les cités nouvelles, les quartiers en extension, les nouveaux centres industriels se voyaient frustrés. Or, il semblerait aujourd'hui que l'on puisse envisager un revirement de cette politique systématique. Espérons!

C'est dans ce climat, celui de l'ensemble du peuple, que vit aussi l'Église. L'avenir dira mieux l'évolution des choses...

Mais nous voudrions plutôt saisir cette occasion pour vous informer un peu sur la situation religieuse de ces «terres recouvrées» dont on a beaucoup parlé encore ces derniers mois. Il s'agit, vous le savez, de ces terres de l'Ouest et du Nord de la Pologne qui, après la guerre, lui furent confiées à titre de dédommagement pour les horreurs de la guerre nazie et les amputations de son territoire, à l'Est, par l'URSS. (On a dit que la Pologne avait été transplantée sur la carte de l'Europe comme une armoire à glace!).

Le problème des «terres recouvrées» n'est pas seulement un problème politique. Il représente également, pour l'Église elle-même, une question brûlante. Depuis l'accord des quatre grandes puissances, à Potsdam, en 1945, le Saint Siège n'a pas encore normalisé définitivement l'administration ecclésiastique de ces territoires.

Qu'en est-il exactement, en deux mots? La position du Vatican -jusqu'aujourd'hui (mais elle semble s'assouplir depuis les récentes discussions entre la République fédérale et le gouvernement polonais) fut invariable : seul un traité de paix confirme définitivement le tracé des frontières. Faute d'un tel accord de portée internationale, le Vatican estime ne pouvoir modifier la structure ecclésiastique de la région en cause. La conséquence? D'une part, le porte-à-faux permanent de l'Église de Pologne à l'égard de la position officielle de son gouvernement, mais aussi de tout le peuple. Il n'est pas un Polonais -et l'Église en Pologne est profondément liée à cette conviction- qui ne considère la situation comme définitivement acquise, en droit de fait et droit moral, si non encore en droit international explicite. D'autre part, les complications relatives à ces «diocèses» en cause. A la fin de la guerre, le primat de Pologne avait reçu du Pape Pie XII tous les pouvoirs pour réorganiser la vie de l'Église en ces provinces, à l'exception du droit d'y ériger des diocèses proprement dits. C'est pourquoi, le Cardinal HLOND, primat à l'époque, créait en 1945 non point des «diocèses», mais des «administrations ecclésiastiques» à Olsztyn (pour la Prusse orientale), à Gorzow (pour la Prusse occidentale et la Poméranie), à Wroclaw (l'ancienne ville de Breslau) et à Opole (pour la Silésie). L'Église renaissante rencontrait en ces provinces beaucoup de difficultés de la part des autorités civiles. En 1951, les Administrateurs apostoliques nommés par le Primat furent éloignés de leur charge par une intervention et une ingérence arbitraires du gouvernement. Des «prêtres patriotes», mis en place par le gouvernement, prenaient la direction des affaires. C'était la dure période, qui devait confiner à l'octobre polonais, la révolte de 1956, et l'accession d'un «nouveau cours», avec la libération et la prise de pouvoir de Gomulka, et le retour aussi du Cardinal Wyszynski, éloigné lui aussi de ses fonctions.

En 1962, l'Administrateur de Wroclaw reçoit du Saint Siège, mais à titre personnel, le titre d'archevêque : Mgr Kominek. En 1967, nouvelle étape: les administrations apostoliques des «Terres recouvrées» relèvent désormais directement du Saint Siège. C'est donner une autonomie de fait à ces circonscriptions ecclésiastiques, plus précisément aux évêques en charge qui, jusqu'alors, étaient canoniquement : évêques auxiliaires du Cardinal.

Certes, on pourrait dire qu'il s'agit presque d'une question de mots: administrations ou diocèses, évêques «à part entière» en titre comme en fait... Oui, mais dans la situation qui est celle de la communauté des croyants, en Pologne, face aux autorités communistes, et vu le caractère brûlant de cette question pour la survie même de la nation, la position du Saint Siège n'est pas sans poser de graves problèmes, d'ordre directement pastoral.

C'est pourquoi, nous ne devons pas être étonnés d'entendre Mgr PLUTA, l'Ordinaire du diocèse de Gorzow, s'adresser récemment au Président de la Conférence épiscopale, en l'occurrence le Cardinal Wyszynski, à l'occasion des célébrations de Wroclaw commémorant le 25me anniversaire du «retour» de ces terres à la Pologne : l'Ordinaire de GORZOW s'exprimait ainsi: «Je me permets de prier votre Éminence de continuer à user de toute son autorité morale de prêtre, d'archevêque, de Cardinal et de Polonais, pour obtenir la stabilisation définitive et pour arriver à la subdivision de cet énorme territoire en trois entités, de manière à pouvoir mieux développer le travail pastoral».

La reconnaissance, par le Saint Siège de l'état de fait, la normalisation de la situation du point de vue ecclésiastique (notamment la régularisation de la situation des évêques de ces territoires) pourraient en effet avoir peut-être encore une influence sur l'attitude du gouvernement polonais lui-même. La question, en effet de la subdivision de l'immense territoire du diocèse de Gorzow par exemple, dépend également de l'acceptation des autorités civiles. Or, voyons d'un peu plus près quelle est la situation concrète de la vie de l'Église dans ces régions les plus défavorisées.

Au sujet de ce diocèse de GORZOW, nous nous référerons à un article publié par le publiciste Bohdan Cyminski, dans la revue mensuelle «WIEZ» (n° 5/1970). Nous verrons comment s'interfèrent les difficultés administratives et pastorales, comment vit l'Église en ces régions, quels y sont ses problèmes bien spécifiques. Cet article, nous semble-t-il, nous introduit bien dans la réalité, une réalité mal connue, qui se situe au-delà de certaines représentations trop faciles, au-delà de certaines images de processions, d'icônes ou de foules priantes. Une vue des choses à ras de vie : celle qu'il faut assumer, prendre à bout de bras et façonner.

Voici donc des extraits de cet article, un peu aride peut-être, mais instructif.

«Il arrive rarement de regarder la carte de la subdivision administrative de l'Église en Pologne. C'est pourquoi, rares sont les personnes qui se rendent compte de certaines anomalies qui existent en cette matière, tandis que quelques-unes seulement savent que l'un des trente diocèses polonais environ constitue -quant à ses dimensions- un cas unique en Europe. Ce géant est le diocèse de GORZOW, qui couvre 1/7e du territoire national, embrassant des zones appartenant à diverses voïvodies (département, en Pologne, n.d.l.t.).

Il suffit d'un regard pour comprendre qu'il n'est pas facile pour l'évêque d'exercer son pouvoir sur un territoire tellement vaste. Et même, outre ce fait d'être tellement étendue, cette zone comprend des territoires où l'Église a dû, dans le courant des vingt-cinq dernières années, refonder les racines, ensemble avec toute la population polonaise, après un intervalle de nombreux siècles. Ce n'est pas, ordinairement, un processus facile et dans ce cas également il en a coûté de nombreux sacrifices. La nouveauté est le caractère provisoire de la structure d'organisation de l'Église, créée dans les années d'après-guerre, la proportion la moins favorable en Pologne entre prêtres et laïcs, l'afflux d'une population arrachée à son ancien milieu -tout cela n'a fait que multiplier les difficultés.(...) Le visage de ce diocèse, volontiers dénommé Église locale par les publicistes d'aujourd'hui, est en conséquence un problème social des Terres occidentales et septentrionales, problème important non seulement pour les experts de l'administration ecclésiastique, mais encore pour tous les catholiques polonais, surtout parce que la vie de ce diocèse, très étendu et différent des autres, constitue peut-être le secteur le moins connu de la réalité ecclésiastique en Pologne.»
L'auteur évoque dans les lignes qui suivent le destin historique de ces terres qui, sous le nom de Poméranie occidentale devinrent protestantes à l'époque de la Réforme, à tel point qu'au début du 20me siècle, le pays était presque totalement protestant. Les catholiques y vivaient dispersés en diaspora et rattachés à la juridiction du diocèse de Berlin. Les prêtres allemands qui assumaient la pastorale en ces régions s'y considéraient comme en exil. Cette très petite minorité de catholiques se trouva quelque peu renforcée, après le traité de Versailles, par l'apport de populations catholiques de Posnanie.
Mais, après la seconde guerre, comment naît le nouveau diocèse?
«GORZOW, une ville de moyenne importance, presque totalement détruite, s'assura le rang de siège du diocèse d'une manière inattendue, presque par un concours de circonstances. Elle était située non loin de Poznan d'où lui viendront, après la libération, les premiers prêtres... On n'avait guère le temps de réfléchir longuement. La population qui avait afflué de la Pologne centrale attendait des prêtres. Par un décret du 15 août 1945 le Primat de Pologne, A. HLOND, institua à GORZOW Wielkopolski
(1) «L'Administration Apostolique de Kamien, Lubusz et de la Prélature de Pila». La petite ville sur la Warta devint le siège ecclésiastique de toute la zone récupérée de la Poméranie occidentale et de la Terre de Lubusz. Une région énorme, facilement incorporable à l'archidiocèse de Berlin au temps où la population catholique constituait un pourcentage minimum de la population locale, devint territoire d'un seul diocèse, dans lequel, jour après jour, continuaient à affluer les convois de rapatriés et d'anciens habitants de Pologne centrale -naturellement presque tous catholiques.
(1) GORZOW-GRANDE POLOGNE (La Grande Pologne est la région située aux alentours de POZNAN, GNIEZNO; berceau historique de la Pologne).

Les premiers mois furent incroyablement difficiles. Sur le territoire de l'énorme diocèse se trouvaient à peine 243 églises catholiques, dont 88 d'entre elles exigeaient d'urgentes réparations. Des 1.300 églises protestantes, désormais vides, un grand nombre avaient été également détruites durant les opérations de guerre, beaucoup d'autres avaient été démantelées après la guerre pour récupérer du matériel de construction, tandis que celles qui étaient confiées aux catholiques avaient besoin non seulement de restauration, mais encore d'adaptation au culte catholique. Il y avait encore une autre difficulté: dans les territoires récupérés, les autorités ecclésiastiques ne disposaient d'aucune des propriété-églises et édifices ecclésiastiques hérités des protestants qui, au titre d'anciens biens allemands, devinrent propriété de l'État. Les administrer dans de telles conditions n'était pas chose facile. Pourtant, les difficultés économiques n'étaient pas les plus graves. Le problème le plus fondamental était le manque de prêtres...

Vers la fin de 1945, sur le territoire du diocèse, travaillaient 60 prêtres diocésains, la plupart du diocèse de Poznan et 68 prêtres religieux. Les premiers centres de pastorale furent érigés dans les chefs-lieux des voïvodies et des districts. Avec le temps on commença à ériger des paroisses dans les petites villes et dans les villages les plus importants. En 1947, le séminaire supérieur fut érigé, dont sortiront en 1952 les premiers prêtres du diocèse de Gorzow. Dans les années suivantes leur nombre ira croissant. On poursuivit la reconstruction des églises. La population, pourtant impliquée dans l'effort pour combattre les difficultés matérielles de l'après-guerre et pour organiser sa propre existence en ces lieux de résidence, ne ménagea pourtant pas son aide.»

Telle fut, au départ, la naissance du plus vaste diocèse d'Europe: un immense désert de ruines, vidé de ses populations allemandes, submergé par l'afflux d'une population de déracinés arrachés à leurs terres de l'Est de la Pologne. Région parcourue à l'époque par de véritables bandes de brigands, pillant et tuant. Vision un peu apocalyptique. Peu ou pas de prêtres au commencement. Ensuite : des meilleurs que la détresse du pays étreignait; des faibles aussi, en rupture ou discorde avec leur diocèse d'origine qui prenaient le chemin d'une sorte d'exil volontaire. Fonder l'Église! Et l'on entrait dans la période stalinienne...

Après 25 ans, comment se présente aujourd'hui la situation d'un tel diocèse?

«La réponse soulève une multitude de difficultés, provoquées par l'étendue anormale du territoire. Avant tout, il y a le problème de la distance. L'Ordinaire comme ses deux auxiliaires disposent d'une voiture: mais, pour se rendre dans un coin éloigné du diocèse, il faut faire un voyage de 6-7 heures. Pour passer trois heures dans une paroisse du Nord-est du diocèse, il faut faire douze heures de voyage. Les évêques passent une bonne partie de leur temps en voiture(2), ils ont une vie de nomade et il n'est pas facile de les trouver à Gorzow. Et pourtant, ils considèrent que leurs contacts avec les paroisses sont insuffisants, en regard des exigences. Les curés, par contre, disposent rarement d'une voiture. Pour eux, un voyage à Gorzow requiert plus de temps encore: il faut prendre l'autobus, puis le train et vice versa. Il n'est pas facile de s'absenter deux jours de la paroisse et c'est ainsi quand il faut aller rencontrer l'évêque ou aller à la curie. Ils y vont donc rarement et avec difficulté. La distance géographique implique une dimension psychologique; les prêtres, pour une large part, se sentent seuls, laissés à leurs propres forces…».
(2) Les évêques polonais visitent beaucoup leurs paroisses.

L'auteur rappelle alors qu'en Pologne, comme ailleurs, les villes, les cités nouvelles avec leurs problèmes d'urbanisation et d'industrialisation posent de nouveaux et difficiles problèmes à la pastorale, tandis que les régions rurales offrent encore une relative facilité d'accueil au prêtre et à son ministère. Mais, dit-il, si Gorzow connaît les même problèmes dus à la modernisation de la société, la campagne -exceptionnellement- y pose des problèmes très difficiles quant à la pastorale...» Pourquoi? La réponse n'est pas facile. L'un des évêques me remit un volume récent, intitulé : «schéma du diocèse de Gorzow» (...) Page par page, y sont enregistrées les 361 paroisses qui forment le diocèse de Gorzow. Pour chacune des paroisses sont renseignés: le doyenné, le nom et l'âge des prêtres, la liste des églises subsidiées et des localités sans église avec les distances respectives du centre de la paroisse. C'est tout. Et pourtant ces données constituaient une intéressante lecture. Jusque tard dans la nuit, je restai à feuilleter le livre, confrontant les données avec la carte détaillée du diocèse.

Fondé sur la base du nombre de participants à la messe dominicale, le niveau de pratique religieuse apparaît assez différencié dans les diverses parties du diocèse. La moyenne s'établit autour de 60%, mais en certaines paroisses, l'indice relatif oscille entre 16 et 90%. La situation la plus difficile existe, évidemment, dans les organisations agricoles d'État éparpillées en bordure des frontières et plus distantes des centres urbains. Mais là encore l'esprit de création pastorale peut faire beaucoup: un curé a fini par réussir à organiser la pastorale familiale dans le milieu des travailleurs de ces fermes d'État.

Nous parlons des difficultés pastorales dérivant de l'extension territoriale anormale du territoire des paroisses. Il serait nécessaire de les diviser en entités plus petites -opération qui n'est pas facile, qui demanderait non seulement une étude détaillée du terrain, mais encore, au moment de la réalisation, l'autorisation des autorités civiles. Du point de vue pastoral, les avantages de telles solutions sont compréhensibles, mais il est facile de prévoir aussi les éléments négatifs de l'éventuelle réorganisation. La division des paroisses pourrait augmenter le nombre de postes avec un seul prêtre, élevant dans une mesure notable les frais d'entretien du clergé au niveau du diocèse, faisant peser le poids de problèmes matériels et administratifs sur un nombre plus élevé de prêtres, et approfondissant en même temps leur solitude dans le travail, toujours pénible et douloureuse pour un prêtre.

Une solution alternative pourrait consister dans une accentuation de la division du travail pastoral dans la paroisse. Une activité efficace pourrait être garantie dans ces conditions par une répartition précise des compétences et des responsabilités à l'intérieur de l'équipe. Mais le travail d'équipe n'est pas facile non plus. Il exige un esprit particulier, un choix judicieux des hommes et une préparation adéquate. En outre, l'équipe devrait avoir la possibilité de se déplacer avec facilité, elle devrait disposer ainsi de plus de voitures qu'il n'est nécessaire dans le diocèse.

La juste solution pourrait ressortir de la combinaison de ces deux systèmes. Mais pourtant aucun résultat ne ressortira des deux solutions proposées, si le nombre de prêtres n'augmente pas. Nous touchons ainsi au problème principal du diocèse de Gorzow: le manque de prêtres. Selon le relevé, le diocèse compte 1.002 prêtres. Chacun d'entre eux doit assurer l'assistance pastorale à 2.226 fidèles laïcs, disséminés, de plus, sur une superficie de 40 km2. Face à ces proportions, aucune solution administrative ne pourra assainir la situation.

Le «millier de valeureux»(3) de Gorzow sont 430 prêtres religieux et 572 diocésains. Les religieux appartiennent à diverses Congrégations : la manière dont ils se sont insérés et dont ils assument et affrontent les problèmes du diocèse est admirable. Ils sont, sans aucun doute, partie intégrante du corps pastoral. Pourtant rassemblés en groupes plus importants en regard des prêtres diocésains, ils desservent un nombre relativement plus petit de paroisses. Ils travaillent, pour la plupart, dans les villes petites et grandes des départements du littoral. Les paroisses de la campagne, par contre, sont dirigées presque exclusivement par les prêtres diocésains. Les cadres diocésains sont jeunes : les deux tiers des prêtres n'ont pas encore dépassé l'âge de 45 ans. Quasiment tous sont directement impliqués dans le travail pastoral: Les problèmes courants sont d'une telle urgence que quelques-uns d'entre eux seulement peuvent être orientés vers la poursuite des études par les évêques. Pourtant, nombre de jeunes prêtres ne veulent pas renoncer. Déjà submergés de travail pastoral, ils se risquent encore à affronter les fatigues des études par correspondance, par exemple auprès de l'Université catholique de Lublin ou l'Académie de théologie catholique(4).
(3) expression tirée d'un chant polonais.
(4) de Varsovie

En outre, sont substantiellement importantes quant à la formation des jeunes prêtres, les conférences organisées dans les centres les plus importants, comme aussi dans divers groupes, qui rassemblent les prêtres particulièrement intéressés à telle ou telle orientation de la pastorale, de la liturgie ou de la catéchèse. L'avenir du diocèse de Gorzow dépend dans une énorme mesure du nombre et de la qualité des futurs cadres sacerdotaux. "

C'est poser encore la question du recrutement sacerdotal.  Dans une telle situation de départ, il était difficile de penser dès l'abord à un recrutement autonome. La population de ces territoires est encore très très jeune, mais ces dernières années commencent à apporter une augmentation du recrutement autochtone. «Actuellement, le séminaire compte 120 étudiants, dont 29 en première année. Eu égard aux 2.230.000 diocésains, ce n'est pas un nombre notable. Le recteur du séminaire l'attribue à la jeunesse du diocèse et de la communauté catholique de cette région, ce qui rend l'opinion publique moins sensible au problème des vocations sacerdotales ... Mais, quoi qu'il en soit, le nombre de demandes d'admission au séminaire croît peu à peu depuis quelques années. Il faut noter que les étudiants -trait caractéristique pour la vie religieuse de cette région- sont seulement d'origine citadine. Contrairement à tous les autres diocèses polonais, ici la campagne ne fournit qu'un nombre restreint de vocations, tandis que la majeure partie des candidats proviennent des villes de petite ou plus grande importance.

«A la lumière des observations que je me suis faites quant au diocèse de GORZOW, le problème essentiel me semble être celui de la préparation des étudiants à la situation dans laquelle devra se développer leur travail pastoral. C'est autour de ce problème que j'ai alors cherché à concentrer les questions lors de ma conversation avec le Recteur. Je n'ai pas reçu une réponse à toutes ces questions.

La préparation devrait se situer sur deux plans : le plan spirituel et le plan pratique. Pour ce qui regarde le premier, la situation est claire: les séminaristes savent ce qui les attend. Ils se rendent compte qu'ils auront à poursuivre leur travail pastoral dans le diocèse le plus difficile de la Pologne, ils voient les expériences difficiles de leurs aînés. Ceci ne contribue pas à réduire leur enthousiasme, au contraire, eux aussi se sentent animés de l'esprit de mobilisation pastorale caractéristique de tout le diocèse. Psychologiquement, ils sont prêts à s'insérer dans l'effort général. Mais dans quelle mesure y sont-ils pourtant préparés du point de vue professionnel?

Le programme de théologie pastorale ne prévoit pas une application plus articulée des principes généraux à la situation spécifique du diocèse, où devront travailler les futurs prêtres. Dans la sociologie de la religion, enseignée au séminaire, l'accent est pratiquement mis sur l'exposition positive de la doctrine sociale catholique. Il n'apparaît pas clairement quand et où les séminaristes auront à connaître la sociologie religieuse de leur diocèse, qui devrait illustrer pour eux l'écologie des différents milieux paroissiaux...»

Le chroniqueur de la revue Wiez en vient aux conclusions...
Passant encore rapidement en revue les éléments spécifiques à la situation du diocèse, il avance quelques perspectives ou esquisse quelques exigences, en insistant sur l'incidence de celles-ci quant à l'avenir religieux de cette large fraction de la Pologne, et donc, du pays lui-même.

Il dessine une division du diocèse en trois parties: l'ancienne Terre de Lubusz, avec GORZOW, le siège actuel, comme centre; la zone attractive de SZCZECIN, autour de l'embouchure de l'Oder; enfin, la partie plus orientale, avec un siège près de la côte baltique, à SLUPSK, par exemple. Il souhaite que la division territoriale des paroisses permette de fonder des regroupements de communautés sur une base plus sociologique. Mais le problème majeur demeure le manque de prêtres. Vu la situation, il semble bien qu'il s'agisse là d'un problème qui intéresse toute !'Église de Pologne. Et certes! On touche là, certainement, à un problème à la fois essentiel et délicat: sa solution demande certainement le mûrissement de cette coresponsabilité collégiale de l'Épiscopat que Vatican Il a mis en relief; elle demande aussi, de la part du clergé polonais des autres diocèses, au moins d'accepter de se laisser interpeller par la question. Outre une ouverture indispensable à une dimension plus ecclésiale, l'engagement de tels prêtres les placerait aussi devant des situations difficiles d'un caractère bien spécifique, auxquelles les autres régions du pays n'ont pu les préparer. Il y a là, à n'en pas douter, un problème supplémentaire. L'auteur de l'article, qui a parcouru ces régions des terres récupérées, fait la réflexion suivante: «...la population de nos terres occidentales et septentrionales diffère nettement, en ce qui regarde la forme de la vie religieuse, de celle des autres zones de Pologne. Cette vérité saute aux yeux, surtout dans le milieu rural, qui donne pourtant le ton à toute la région, assez peu urbanisée. C'est une campagne polonaise privée de son substrat caractéristique de culture et de coutumes, avec une structure sociale et professionnelle différente, avec un milieu non encore tout à fait stabilisé et intégré. L'Église n'y a pas encore une place aussi définie que dans les autres régions. L'Église est à peine en train de la conquérir, en train d'y fonder les racines de la vie de la communauté, y assumant simultanément le rôle de facteur d'intégration, d'une importance essentielle et non seulement du point de vue de la vie religieuse».

Avant de conclure, souvenons-nous qu'il s'agit ici du diocèse qui recouvre un septième de la superficie de la Pologne. Souvenons-nous qu'il s'agit d'une région dont la population est particulièrement jeune, et que l'accroissement de population y accusera un indice très dynamique dans les décades qui viennent(5). Souvenons-nous qu'il s'agit d'une population au départ tout à fait déracinée, voici vingt-cinq ans, échouée vraiment en des terres détruites et donc, en rupture avec toute tradition, toute coutume ancestrale. Souvenons-nous enfin de l'importance majeure que l'État polonais attache à ces «terres recouvrées» et de l'attention particulière qu'il y porte, au plan idéologique tout aussi bien. Nous pouvons dire qu'en ces terres, en ce diocèse particulièrement, se joue certainement une part importante de l'avenir de l'Église en Pologne. Et faisons nôtres les conclusions pressantes de l'auteur de l'article:
(5) «La superficie des anciens territoires allemands de la Pologne couvre 101.000 km2, près de 32% du territoire national actuel. 26% de la population globale du pays (8,5 millions sur 32 millions) habitent sur ces territoires qui ont connu, depuis la dernière guerre mondiale, une explosion démographique unique en Europe. Jusqu'à la fin de 1968, 4,6 millions d'enfants y étaient nés. Le taux de natalité a atteint, sur ces territoires, 30 pour mille, tandis que ce taux dans d’autres régions de la Pologne, ne dépassait pas le 19.1 pour mille. Cette vitalité exceptionnelle s’explique par le haut coefficient de jeunes et de femmes en âge fertile». (Die ostdeutsche Wirtschaft, Berlin-Leipzig 1970 p. 104).  

«L'Église de Gorzow se trouve devant de grandes possibilités, mais beaucoup dépendra pourtant de sa capacité à donner une réponse aux exigences de l'époque et de la région dans laquelle elle a à travailler. Il s'agit d'un problème substantiellement très difficile. D'une particulière importance semble en ce cas le style de pastorale, qui doit être effectivement contemporaine, dans le sens le plus exact du terme, si elle ne veut pas rester inefficace dans l'échelle sociale. Les Terres Occidentales et septentrionales sont caractérisées actuellement par un dynamisme notable dans les transformations sociales, matérielles et culturelles... Les formes de l'action pastorale doivent être dynamiques et souples, adaptées aux conditions mouvantes et aux exigences. Un tel programme -maximal et général en même temps- n'est certainement pas facile à réaliser, spécialement quand la surabondance des tâches pastorales de chaque jour, supérieure aux possibilités objectives, absorbe toutes les énergies des vicaires, des curés, ou de l'évêque, sans laisser de temps pour une réflexion de caractère général ou pour des projets de plus large envergure. Pourtant cet esprit de réflexion et la recherche passionnée des signes du temps m'ont semblé présents dans l'action pastorale, que j'ai eu l'occasion d'observer durant mon bref séjour dans le diocèse».

De la situation du diocèse de GORZOW, nous pourrions aussi rapprocher celle de l'un des autres diocèses des régions recouvrées après la guerre: le diocèse d'Olsztyn, situé au Nord-est de la Pologne.

Là encore, nous rencontrons le même phénomène d'une terre qui fut vidée de ses occupants, et qui connut l'afflux de populations transférées de la Pologne centrale, mais aussi de la zone de Vilno; en 1944, le terrain que recouvre le diocèse abritait 340 mille catholiques. Ce chiffre allait descendre jusqu'à 60.000 personnes en 1950, dont une fraction était de religion protestante. Mais en 1965, suite à cet afflux de populations de l'Est arrachées à leurs terres, on compte un million deux cent mille catholiques, qui représentent à ce moment 94% de la population!

Le même souci : à qui confier cette population désemparée?

«Pendant de longues années après la guerre, le diocèse souffrit d'un manque aigu de prêtres et bien des paroisses demeuraient privées de personnel. En 1939, 370 prêtres travaillaient ici, ce qui représentait un prêtre pour 900 catholiques. En 1950, il y avait 184 prêtres, c'est-à-dire qu'il y avait environ un prêtre pour 4.000 personnes. Ultérieurement, la situation alla en s'améliorant et en 1966, il y avait déjà 445 prêtres, ce qui donne une proportion de un prêtre pour 2.240 catholiques...(6).
(6) Mais sait-on que 25% environ du clergé polonais fut tué pendant la guerre! Le diocèse de Wloclawek, le plus éprouvé, perdit 49.2% de ses prêtres; Gniezno: 48,8%; Kulm: 47%. Les extraits qui suivent sont tirés d'un article de A.Wielowiesyski, publié dans «Wiez», 5/1970.

«Mais ceci ne signifie pas que toutes les difficultés soient aplanies. La situation est pire que dans tous les autres diocèses, parce que la moyenne nationale en 1966 était de 1930 catholiques pour un prêtre... Les charges pastorales n'en font qu'augmenter. Dans la zone d’Olsztyn, il y a des difficultés particulières du fait du petit nombre d'églises paroissiales (environ 200), des nombreuses petites chapelles filiales et de la nécessité où se trouvent les prêtres de se rendre en des endroits très lointains. Chaque paroisse a au moins deux églises en des localités différentes. Seul peut-être le diocèse de Gorzow a une situation encore plus difficile sur ce plan.

«La distance moyenne d'un village périphérique à l'église est, dans la zone de Olsztyn, de 4,3 km et il y a 2.669 églises dans ce diocèse. Ceci crée des problèmes difficiles, particulièrement en ce qui concerne la catéchèse et contribue non moins à abaisser le niveau de la pratique religieuse, spécialement la participation à la messe dominicale».

Et l'auteur cite quelques statistiques de fréquentation, qui sont nettement inférieures à celles des autres régions (villes mises à part)(7) du pays. De ces statistiques, il ressort que 40 % des chrétiens participent chaque dimanche à la Ste messe, 20 % y participent une fois sur deux ou sur trois dimanches, 24 % fréquentent l'église le jour de grandes fêtes seulement. Aux catholiques s'ajoutent encore 10 % de chrétiens « désunis" Soit au total 94 % de la population globale.
(7) «On évalue à 19-20% la participation des fidèles de Varsovie à la messe, et à 10 à 16% dans les autres villes. Si ceci reflète la réalité, la fréquentation dans nos grandes villes serait tombée à l'un des plus bas niveaux rencontres en Europe». St. Wojtowiez. - Homo Dei. 3/1970.

Un autre indice significatif est celui de la participation des enfants et des jeunes à la catéchèse. Si la participation des jeunes enfants s'établit autour d'une proportion de 80 à 100% la situation change radicalement dès la première communion: «dans les villages, les élèves des dernières classes primaires fréquentent encore les leçons de catéchisme dans une proportion de 70-80%, mais par contre dans les villes la fréquentation descend jusqu'à 50%.

Un autre souci, révélateur: le mariage. Par rapport aux éléments statistiques pour l'ensemble de la Pologne, les chiffres accusent ici une situation relativement grave: un quart des catholiques se contentent actuellement d'un mariage civil...

Il existe encore un problème particulièrement sensible en ce diocèse: celui que posent les populations regroupées dans les fermes collectives d'État. Ces fermes -on l'a constaté- rassemblent des populations particulièrement faibles du point de vue religieux. «Ceci est lié fréquemment avec un certain manque de stabilité dans la vie de ces personnes».

De telles approches de la vie de l'Église en Pologne doivent nous apprendre à nuancer nos vues. Il semblerait parfois que la «catholique Pologne», «rempart de chrétienté», avec son centre de pèlerinage de Czestochowa où demeure l'icône remarquable de la Vierge noire, fut à l'abri de toute inquiétude pastorale, du fait de sa fidélité inconditionnelle à l'Église catholique. La réalité nous semble infiniment plus complexe et délicate. Les mêmes crises que connaît l'Église d'Occident, mêlée à une société sécularisée, menacent sinon germent aussi en ces régions qui passent rapidement d'un style de société rurale à un type de société urbanisée et industrialisée (actuellement, la moitié de la population polonaise vit en ville!). Des questions et remises en question semblables aux nôtres inquiètent les milieux ecclésiastiques ou laïcs plus éduqués dans la foi, même si divers facteurs les empêchent de s'exprimer ouvertement. Certes, rien ne peut être comparé, parce que les données historiques, sociologiques, psychologiques et politiques sont différentes. Mais il y aurait risque grave à cultiver certains mythes rassurants, qui dispenseraient d'une salutaire inquiétude.

Nous avons voulu mettre quelque peu en relief certains de ces problèmes, en jetant ce coup d'œil sur les «Terres recouvrées» qui présentent, en outre, leurs problèmes spécifiques. C'est pourquoi, nous n’avons pas insisté sur d'autres faits qui laissent entrevoir une autre dimension du problème: dans ces régions, comme ailleurs dans le pays, -mais peut-être avec plus d'attention encore- l'Église se trouve handicapée par la contre-éducation idéologique et par les entraves mises à son travail de la part de la politique religieuse du gouvernement. Handicaps qui, sans être violents, n'en sont pas moins traumatisants ou très contraignants.

Un exemple, qui permette de toucher du doigt l'incidence de telles tracasseries: dans des paroisses si largement étendues, avec une population si disséminée, la communication est difficile au départ du centre pastoral. Mais sait-on que toute publication imprimée ou même stencilée doit recevoir l'accord et l'autorisation de la censure? Et ceci vaut tout aussi bien pour les relations de l'Ordinaire avec le clergé que pour les liens de celui-ci avec la population. Un autre exemple: dans des régions qui regroupent une population si jeune, on peut mesurer l'impact de la relation personnelle du prêtre avec la nouvelle génération. Mais outre le manque de prêtres et donc la surcharge de chacun d'eux, sait-on que toute association de jeunes, autre que la jeunesse officiellement regroupée par le Parti, est interdite? Dans un pays si profondément marqué par le dynamisme dont il était question plus haut, on peut penser combien devrait s'imposer la prise de conscience et la réflexion sur ces phénomènes que sont l'urbanisation, l'industrialisation, le développement de la culture. Mais, outre le peu de faveur dont jouit souvent la sociologie et notamment la sociologie religieuse dans certains cercles de l'Église, sait-on que l'édition en langue polonaise est très limitée, soumise aux vicissitudes de la censure et donc hors de proportion avec les besoins réels et la faim de ceux qui tâtonnent et cherchent à s'informer?

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On peut comprendre, dès lors, que l'Église puisse requérir des autorités civiles, nouvellement en place, une normalisation de la situation. Il est absolument trop tôt, et malgré les signes déjà amorcés d'un dégel, pour oser s'aventurer dans les conjectures. La douloureuse histoire de la Tchécoslovaquie -après les autres expériences!- nous a appris la prudence réaliste. Il est bien évident qu'il s'agit ici, en l'occurrence, d'un jeu d'équilibre politique très délicat et encore instable. Pour l'instant, l'Église, qui anime les masses, bénéficie du besoin de coopération et de calme que le gouvernement doit pouvoir requérir de la population. Nous ne sommes pas sûrs que la marge de mouvement des actuels responsables soit très large. Eux aussi ont à faire face à des impératifs et à des tactiques qu'impose la situation intérieure et extérieure. Que sera demain?... Attendre. Et espérer.

Dernières nouvelles

Le 10 juin, à l'occasion de la Fête-Dieu, le Cardinal Wyszynski s'est adressé aux fidèles dans la cathédrale de Varsovie. Il a manifesté sa déception quant à l'évolution actuelle des rapports entre l'Église et l'État, après les premiers espoirs que l'on avait entretenus il y a 3 mois... La Diète, malgré la protestation des députés catholiques, vient de voter une loi restreignant strictement l'usage des églises au seul culte...

Témoignage
méditation sur la persécution

Parfois, nous écoutons la voix de ceux qui cherchent la «purification» de l'Église. Parfois, nous nous risquons aussi à parler dans le même sens. Et «au nom de l'homme», nous écoutons prophétiser ou croyons nous-mêmes prophétiser. Nous sommes a l'affût des «signes du temps», et nous risquons parfois de les découvrir où nous prétendions les trouver.

Grâce à Dieu, d'autres voix que les nôtres viennent parfois nous arracher à nos certitudes. «Comme l'Esprit est vivant!», écrit récemment cet ami de l'Est.

Se taire! Parfois, se taire radicalement, se désapproprier, écouter. Ceux qui vivent l'essentiel du Mystère.

Telle est cette voix. Un prêtre, qui vécut près (ou plus?) d'une décade en prison, en Tchécoslovaquie. Qui y vit encore. Qu'avons nous à dire, nous les bavards? Se remettre à l'écoute, non de nos démonstrations d'écoles, mais de la Foi vécue. C'est encore ainsi que «l'Esprit parle aux Églises».

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«Mille questions, mille pourquoi ?… Seigneur, je me tiens devant toi, désemparé; un problème suit l'autre. Je n'ai pas de réponse et ils me demandent de leur répondre. Pourquoi veux-tu la persécution des justes? Pourquoi n'as-tu pas promis la persécution aux perfides, aux pécheurs?

Non, je suis fou. La question est déjà mal posée. Tu ne veux pas la persécution. Tu as dit autre chose: Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice (cfr Math. 5,10). Bon, mais pourquoi sont-ils bienheureux? Parce que le Royaume leur appartient? Certes, tu n'as pas promis la persécution aux malfaiteurs, mais non plus le Royaume. Tu n'as pas pu promettre évidemment de récompense à ceux contre lesquels la justice et les poursuites se sont mises en route. Oui, c'eût été étrange d'élever sans plus à la béatitude les souffrances des punis. La peine ne saurait être la béatitude, encore moins la peine subie. C'est selon les règles, cela reste dans l'ordre.

Donc, la persécution des tiens n'est pas dans l'ordre des choses! Au contraire, c'est une contradiction à la loi, à la justice, à la volonté de Dieu. Et voilà l'autre déduction: cette étrange exception, ce non-sens des actes humains ne peut être récompensé et réparé du tout par d'autres actes humains - tant c'est profond, illogique, irrationnel. Et c'est à ce moment-là que toi tu t'apprêtes à intervenir. Tu es celui qui fit la justice contre l'injustice des hommes. Contre ces chagrins, ces pauvretés, ces stupidités et ces violences humaines contre lesquels la justice est désarmée. C'est toi -non pas le Dieu qui surgit, mais Dieu qui s'approche- qui donnes raison à la vérité. Tu es celui qui en vient à transformer l'injustice soufferte en béatitude. Qui aurait pu prétendre le faire? C'est toi qui en viens à donner le sens ultime à toute l'histoire humaine, pleine de mal, pleine de la persécution de tes justes. C'est ainsi en fait que commence le Règne de Dieu qui est justement le Règne de la justice.

Oui, Seigneur, tu m'as bien répondu. Mais pardonne-moi, je suis sot -comme Job, j'ose te contredire, entrer en conflit avec toi. Cette lumière que tu m'as donnée explique l'effet non la cause! Tu n'as pas répondu à la demande fondamentale: mais pourquoi la persécution? Tu as même été jusqu'à parler de la persécution comme d'une chose normale. Pourquoi était-il nécessaire que ce scandale arrive (cfr. Mt. 18,7) ? Oui, toi-même tu as donné un mystérieux exemple, oui, nous ne pouvons rien attendre d'autre (cfr. Jo. 15,18). Les prophètes également ont souffert la persécution, tous les bons la subissent et la subiront. Selon ces prophètes il était nécessaire que le Messie également dût souffrir et entrer ainsi dans la gloire (cfr. Le. 24,26). Mais pourquoi, Seigneur, pourquoi tout cela? Oui, je suis comme le disciple d'Emmaüs. Le soir tombe, Seigneur, viens à mon aide!

Maintenant, la lumière tombe, le soleil descend, la nuit survient. Mais toi, tu es la lumière du monde (cfr. Jo. 8,12). La lumière resplendit dans les ténèbres (1,5). Ces deux éléments sont incompatibles. Ils ne peuvent se confondre. Il y aura toujours contradiction entre la lumière et les ténèbres.

Signe de contradiction!

Oui, Seigneur, je commence à comprendre! Nous devons être sans cesse un signe de contradiction. Je ne peux pas être un signe quelconque, de n'importe quelle chose. Le compromis m'est à jamais interdit. Je suis celui auquel tu n'as pas apporté la paix, mais la division (cfr. Lc. 12,51). Voilà le fondement de notre mission prophétique. Voilà le charisme de contestation, Voilà la croix de la persécution ...

Je l'accepte, Seigneur. Certes, elle est trop pesante. Mais tu es mon appui. Tu me précèdes. Ainsi, nous cheminons ensemble. Sans mépris, sans orgueil, sans désespérance. Espérant toujours la venue de la justice et de la paix. Triomphant -oui, triomphant- dans l'humilité et la charité.

La persécution sépare dans l'Église ce qui est humain et ce qui est divin. Selon l'antique tradition de l'Église -qui en a une vieille expérience- les persécutions servent de van dans les mains du Seigneur. La persécution, c'est la peine, car elle fait souffrir; c'est la récompense, parce qu'elle est la béatitude. La persécution est un temps mauvais, mais propice tout à la fois: elle requiert des critères intransigeants, formidables, jusqu'au sang; mais en même temps elle libère, elle apporte l'air rafraîchissant, les horizons clairs...

Ainsi, bienheureux ceux qui subissent cette tentative suprême de la vérité, de la fidélité, du témoignage. Bienheureux ceux qui se taisent, mais qui jettent dans la balance tout ce qu'ils sont. Bienheureux qui ont ainsi trouvé le règne de Dieu, aimant le règne de l'homme».

(Litterae communionis, n°7-8/1970)

ici et là

yougoslavie

Le 29 mars de cette année, le Maréchal Tito. Président de la République fédérative socialiste de Yougoslavie rendait visite au Pape Paul VI, alors qu'il était l'hôte du gouvernement italien.

C'était la première visite du Maréchal au Pape. Elle exprime une étape bénéfique d'un long cheminement qui, de l'excommunication par l'Église, ramène le chef de l'État yougoslave à une relation de dialogue. La visite privée s'est prolongée pendant plus d'une heure. Des discours plus officiels de rencontre, retenons deux phrases ;

de Paul VI:  «Pour elle-même, l'Église ne demande que la légitime liberté d'exercer son ministère spirituel et d'offrir ses loyaux services à l'homme -individu et communauté,- en dehors de tout autre intérêt personnel, étranger à sa mission religieuse et morale».

du Maréchal Tito: «En Yougoslavie, tout comme dans le monde, on apprécie hautement les efforts que votre Sainteté déploie pour le règlement pacifique des différends internationaux et la solution des problèmes sociaux et économiques brûlants de l'humanité...
Votre Sainteté, le récent rétablissement des relations diplomatiques entre la Yougoslavie et le Saint-Siège témoigne avec éloquence de l’évolution positive de nos relations au cours des dernières années. Notre souhait sincère est de voir ces relations se développer de manière continue sur la base du respect et de la considération mutuels».

hongrie

«Je voudrais dire encore que selon nous il existe, entre l'Église et les organes d'État, de telles relations que celles-ci permettent d'examiner les problèmes les plus variés dans une atmosphère de calme, sur la base de la confiance réciproque et de la compréhension» (extrait d'une déclaration du Chanoine Varkonyi, directeur général de «l'Action catholique hongroise» et secrétaire de la «Commission des affaires étrangères» de la Conférence épiscopale de Hongrie). Cette déclaration s'adressait aux invités de la Commission, deux représentants de l'Association PAX, de Pologne).

Des relations de confiance et de compréhension! ...

- A l'heure actuelle, compte tenu des religieux prêtres tenus à l'écart, on estime qu'un tiers seulement des prêtres hongrois seraient admis officiellement à travailler dans la pastorale.

- En septembre 1970, nombre d·enquêtes, de visites domiciliaires et de perquisitions furent opérées. Cinq prêtres et deux laïcs ont été arrêtés. Après des mois d'incarcération sans accusation, un procès à huis-clos aurait eu lieu à la mi-mars de cette année. Les chefs d'inculpation, tels que «conspiration» pourraient avoir des conséquences extrêmement graves. Or, il est notoire qu'il s’agit, en fait, d'une action concertée des autorités contre le développement d'une pastorale particulièrement soucieuse de la faim religieuse des jeunes.

Malgré cette tension, les autorités gouvernementales et le Saint Siège demeurent en relation, et l'on parle de visites de délégués, tant à Budapest qu'à Rome.

tchécoslovaquie

La situation n'a cessé de se détériorer graduellement, à tous les niveaux. L’Église, elle aussi, est soumise à la «normalisation»  qui touche tous les secteurs de la vie politique, sociale, économique, culturelle.... et personnelle. Avoir cru qu'il fut possible d'ériger un monde socialiste dans le respect mutuel et la liberté est aujourd'hui le délit que l'on paie de son travail, de sa carrière, de son développement culturel... Hélas!

Pour l'Église, cela se manifesté en ce que, pratiquement, toutes les libertés retrouvées pendant le Printemps se sont amenuisées ou sont mortes; les éléments les plus vivants de l'Église, handicapés pendant la période stalinienne et Novotny -emprisonnés ou relégués, clercs aussi bien que laïcs- et qui avaient refait surface au Printemps sont peu à peu éloignés à nouveau des postes de responsabilité, forcés de quitter les séminaires, les responsabilités diocésaines. les paroisses, etc. et expédiés loin des fonctions et même des centres urbains.

Les ordres religieux féminins sont à nouveau circonscrits dans les tâches (soins aux mourants. handicapés mentaux, etc.) charitables certes (ce fut leur témoignage des années durant), mais pastoralement apparemment inefficaces. Les religieux, que le Printemps avaient autorisés à se regrouper par deux éventuellement, dans les paroisses qui leur appartenaient autrefois, doivent se disperser. Nombre de prêtres ou de séminaristes sont à nouveau «dans la production». La catéchèse des enfants, à nouveau gravement entravée.

Mais encore: la normalisation a fait ressurgir les anciens leaders du  «Mouvement des Prêtres pour la Paix». A l'exception du Dr Plojhar, tous les responsables les plus compromis du Mouvement en question ont retrouvé l'audience des autorités civiles et il apparaît que celles-ci voudraient beaucoup pouvoir les utiliser à nouveau.

C'est dans cette perspective, qu'il faut comprendre les efforts faits par les autorités, d'une part, et ces prêtres compromis, d'autre part, pour restaurer un groupe de prêtres, dans l'Église, qui puisse y jouer le rôle à la fois d'interlocuteur privilégié et de centralisateur des pouvoirs, même ecclésiastiques. L'astuce des autorités n'égale que la faiblesse ou la servilité de ces ecclésiastiques, désormais et depuis longtemps aliénés.

Déjà plus d'une fois, la constitution de ce Mouvement «PACEM lN TERRIS» (on mesure l'ambiguïté!) a été annoncée. Il n'a cependant pas encore vu le jour, bien qu'existent déjà des Comités préparatoires, tant à Prague, pour la Bohême-Moravie, qu'à Bratislava, pour la Slovaquie.

Les journaux «catholiques», «récupérés» par la normalisation, ont apporté les échos des réunions regroupant -exactement comme pendant la sombre période Novotny!- les leaders arrogants et les prêtres forcés et contraints. Tel commentaire, par exemple, à l'issue d'une telle rencontre à Bratislava: «Une bonne rencontre! Des prêtres ont dit qu'ils n'avaient jamais encore entendu des exposés d'une telle valeur.» Et le rapporteur conclut: «... Quel contraste avec ce que nous avons entendu pendant ces années 1968-1969, venant de ceux qui, remplis de haine, tentèrent de détruire l'esprit d'amour fraternel, de dresser les jeunes prêtres contre leurs aînés, d'ériger des barrières. Mais grâce à la conscience et au cœur sacerdotal de nos prêtres, cela n'a pu réussir!»

Et malgré ces ténèbres, des lumières persistent. Rayonnement de la profondeur de foi de ceux qui veulent vivre, consciemment, le Mystère de mort et de résurrection du Christ.

Amis de l'Entraide, ce ne sont pas de belles paroles. Voyez cette méditation d'un prêtre sur le sens de la persécution. Seuls ceux qui sont au cœur des expériences vitales acquièrent le sens profond de leur mystère et le droit d'en témoigner.

«Dieu nous guide», écrit un chrétien de Tchécoslovaquie ...

Il l'avait promis: «je ne vous laisserai pas orphelins».

Le même ami ajoute: «priez beaucoup pour nous»

urss

Dans le «Journal du Patriarcat de Moscou», qui est la revue officielle de l'Église orthodoxe en URSS, on pouvait lire en 1966, ces lignes signées par le Patriarche Alexis: « La situation de l'Église orthodoxe russe était et reste parfaitement normale. Les questions touchant les relations entre l'Église et l'État sont réglées avec l'aide du Conseil des ministres de l'URSS. Avec la grâce de Dieu, l'Église orthodoxe russe accomplit avec sérénité et fermeté son œuvre de salut».

Plus récemment dans le journal «Izvestia», du 18 octobre 1969, on pouvait lire l'affirmation suivante, sous la plume de M. Kouroyedov, premier responsable du Conseil pour les affaires de l'Église orthodoxe auprès du ministère de l'Intérieur (ce que nous appelons plus familièrement: le Bureau des Cultes..., dont nous connaissons le rôle), «La loyauté du clergé envers l'État est pour nous un élément essentiel de notre réalité. Tous les prêtres soutiennent la politique intérieure et extérieure de notre gouvernement».

Une telle déclaration prend du relief, si on la réfère à une autre opinion: celle-ci fut exprimée par deux prêtres russes, Nicolas Echliman et Gleb Yakounine, tous deux de Moscou, dans une lettre adressée le 13 décembre 1965 au Patriarche Alexis: «Institué pour servir d'intermédiaire entre l'Église et l'État, le Conseil pour les affaires de l'Église s'est transformé peu à peu en un organisme officieux et illégal de direction du Patriarcat de Moscou... A l'heure actuelle, aucun aspect de la vie ecclésiale n'échappe à l'active ingérence du Conseil pour les affaires de l'Église».

La lettre poursuivait, en énumérant divers aspects de cette sujétion de l'Église à la politique athéiste du gouvernement: la procédure illégale, aux termes de la Constitution, qui contraint les parents à une déclaration officielle, préalable au baptême de leur enfant, la fermeture d'une dizaine de milliers d'églises sur tout le territoire de l'URSS dans les années récentes, la disparition de fait de toute pastorale sacramentelle à domicile, la pression verbale exercée par les autorités civiles pour forcer l'éloignement de la jeunesse de toute assemblée culturelle, l'ingérence de ces mêmes autorités -et contre les canons de l'Église orthodoxe- dans les nominations ecclésiastiques, ce qui conduit fatalement à la mise en place de personnes susceptibles de collaborer à la désintégration de l'Église...

Or, vient de se tenir au célèbre monastère de la Trinité de Saint-Serge à ZAGORSK, un Concile de l'Église orthodoxe russe. Ce très ancien monastère russe, situé près de Moscou et fondé au IXème siècle par Saint Serge, revêt pour les russes croyants une importance extraordinaire: la Laure de la Sainte Trinité est l'un des plus hauts lieux de la piété russe. Mais pour le russe, même incroyant, -et malgré les avatars que subit la Laure de la Sainte Trinité, pendant la révolution et ensuite- ce centre signifie aussi quelque chose, tant il est profondément lié à l'histoire nationale, très particulièrement à la victoire sur les Tartares.

Un Concile... chose assez étonnante, car le gouvernement avait interdit, en 1925, tout autre Concile... Mais il vient pourtant de s'y tenir, rassemblant les 80 évêques russes et les délégués du clergé et des laïcs, comme aussi des envoyés d'autres Églises orthodoxes autocéphales et d'Églises sœurs. L'Église catholique elle-même y était représentée officiellement.

Il s'agissait d'élire le nouveau Patriarche de Moscou et de toute la Russie, car le siège était vacant depuis la mort du Patriarche Alexis, il y a un an.

C'est dans la délicate situation qui transparaît dans les lignes citées plus haut que le nouvel élu est appelé à exercer sa charge, qui en fait devant Dieu le responsable des croyants. On peut comprendre combien cette responsabilité peut être lourde et sans doute crucifiante. Du fait de la sujétion forcée au pouvoir civil, une tension intérieure existe parmi les croyants eux-mêmes, et ces dernières années nous ont livré l'écho de nombre de courageuses prises de position ou appels qui demandaient une libération de l'Église. Entre ces deux responsabilités, qui peuvent apparaître parfois effectivement contradictoires, survivre ou servir Dieu d'abord, il y a toute la marge de choix délicats, d'inquiétudes, d'obscurités, de tâtonnements...

C'est tout cela qui vient de reposer sur les épaules du candidat élu, le Métropolite de Kroutizky et Kolomna, Mgr Pimen, le plus proche collaborateur du Patriarche Alexis. Son nom signifie, venant du grec, «pasteur». Au moment de sa solennelle intronisation dans la Cathédrale de Moscou, cérémonie à laquelle était présent Mr Vladimir Kouroyedov, peut-être le nouveau pasteur d'une Église livrée à la détresse, s'est-il souvenu de la parabole du Seigneur et du fait qu'il s'était dit de lui-même le Bon Pasteur.

On nous l'a présenté, en Occident, comme «l'homme de la continuité», on s'est autorisé aussi à dire de lui qu'il était homme «malléable»... Pour nous, qu'oserions-nous dire? Sommes-nous à cette croisée douloureuse de responsabilités contradictoires, assumons-nous, jusqu'à l'héroïsme, chacune des exigences de notre baptême, vivons-nous ces conditionnements que nous pouvons à peine deviner? Non. Dès lors la charité nous mène à cette seule question: prendrons-nous à charge, dans la prière, un tel pasteur si lourdement chargé et menacé?

dialogue

« Pourquoi les croyants se préoccupent-ils de l'athéisme? Se sentent-ils menacés? Ou pleins de compassion?
Peut-être veulent-ils apprendre comment entrer le mieux possible dans la polémique, comment convaincre, attirer de son côté, ou bien, simplement, veulent-ils combattre?
Ou bien ...
seulement afin de permettre de comprendre les autres, qui pensent autrement,
mais en même temps
afin de faire son examen de conscience, face à sa propre foi,
face à sa propre manière de concevoir Dieu et sa propre vocation chrétienne ? »

(ZNAK – Cracovie, 188/189/1970)

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