Bulletin janvier 1962

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Vocation de l'église du silence

Récemment, un laïc militant chrétien de l'un de ces pays où l'Église est affrontée à de graves difficultés, nous disait ceci: «ce que nous attendons de vous autres, ce n'est pas, bien sûr, de nous appeler à descendre dans les rues pour renverser un régime, Ce que nous attendons de vous c'est que vous nous aidiez à découvrir notre vocation et à y être fidèles». C'est tout un programme, non seulement pour l'Entraide d'églises, mais aussi pour tous ceux qui sont en contact avec nos frères de l'Est.

Des réflexions comme celles-ci donnent à réfléchir. Mais plus encore peut-être, en prenant contact avec l'Église du Silence, cette perception, d'abord presque intuitive mais bientôt très nette, d'une action du Seigneur à travers cette épreuve, d'un appel, d'une vocation...

Mais qui sommes-nous, nous autres, du fond de notre tranquillité, pour oser parler de celle-ci? Nous ne vivons pas les épreuves quotidiennes de cette situation, nous ne sommes pas confrontés aux affres de ces choix difficiles ou impossibles, nous transmettons librement notre foi et nos enfants ne sont pas déchirés jusqu'au cœur même de leur personnalité... Avons-nous, comme nos frères, à rechercher dans l'obscurité la voie du Seigneur? De graves alternatives pèsent-elles sur chacune de nos décisions? Comment oserions-nous prétendre parler de la vocation de l'Église du Silence?

Nous sommes tellement conscients de ce fait! Et notre démarche aurait quelque chose de déplacé si nous n'avions qu'un seul désir, malgré notre pauvreté à l'égard de nos frères, celui de leur venir en aide: «...que vous nous aidiez à découvrir notre vocation et à y être fidèles...». Si nous n'avions aussi la conviction très ferme qu'il nous faut parler, pour alerter, pour retransmettre l'appel de nos frères. Car, si l'Église du Silence a reçu une vocation particulière, si, dans ses épreuves, elle a découvert des exigences nouvelles, si l'Évangile reprend pour elle tout son caractère absolu et impératif, c'est peut-être parce que sa toute première vocation est d'être notre guide, notre maître. Et c'est alors la servir encore que de retransmettre cette mise en demeure, qu'elle ne peut librement nous dire.

Une fois encore, nous regrettons que, forcément, le format restreint de cette Lettre nous impose des limites trop étroites. Mais peut-être, au long des mois qui viennent, pourrons-nous poursuivre cette découverte, dont nous n'aborderons aujourd'hui qu'un tout premier aspect.

Ayant entendu évêques, prêtres, laïcs militants de ces pays, ayant lu attentivement de nombreuses lettres, de nombreux documents émanant de toutes, sources, il nous semble percevoir quelques grandes lignes de cette vocation de l'Église. Nous découvrons ceci :

Dans un monde d'erreur, l'Église du Silence est appelée à témoigner de la Vérité. Elle est appelée au dépouillement. Elle est conviée à vivre de la Charité. Le Seigneur l'invite à découvrir une Foi nouvelle Il lui propose enfin d'entrer en communion avec les souffrances du Christ et d'entrer avec Lui, par là, dans le mystère de la Rédemption.

D'autre part, -c'est un autre aspect, mais très important- l'Église du Silence a reçu mission d'être notre guide. D'être la «voix qui crie...» (dans le désert?) Et très particulièrement, elle nous appelle au même dépouillement, elle nous invite à redécouvrir avec elle une Foi nouvelle; elle nous demande d'entrer avec elle volontairement dans l'expiation et la communion aux souffrances du Christ.

C'est là ce que, depuis 5 ans, l'Église du Silence nous a peu à peu révélé.

ELLE EST TÉMOIN DE VÉRITÉ

Nous aborderons, succinctement, ce tout premier aspect: dans un monde d'erreur, l'Église a reçu mission d'être témoin de vérité.

Parlant de la situation qu'il connaissait, en Allemagne de l'Est, le Dr Dibelius, chef de l'Église évangélique s'exprimait un jour ainsi: «Il n'existe plus de «droit». Dans la langue officielle, on évite autant que possible, d'employer ce terme. Il n'y a plus qu'une «jurisprudence»... La notion d'un droit existant au-dessus de l'être humain et de tout ordre humain a été abrogée. Seul a encore valeur de droit ce que le Parti communiste ou l'État ont déclaré comme ayant caractère d'obligation.» Il poursuivait: «Tout régime totalitaire est lié au mensonge de la façon la plus absolue. C'est là une parole dure. Cette parole est vraie... Toutes les obligations morales qui ont cours dans le reste du monde ont été abrogées dans l'État totalitaire. Celui-ci décide de ce qui est bien ou mal... Ainsi, tous les critères moraux sont supprimés».

C'est dans un climat tel que l'Église se trouve plongée, comme un levain dans une pâte. (Sans doute d'ailleurs, se retrouvera-t-elle dans la même situation difficile devant tout totalitarisme, de quelque tendance qu'il soit).
Ce qu'il importe de reconnaître, c'est que c'est dans ce contexte là que l'Église a devoir de porter témoignage.

S'il lui reste possibilité de s'exprimer...

Il ne faut pas s'étonner alors d'entendre les voix autorisées s'élever, d'une manière renouvelée et pressante, appelant les fidèles à discerner, selon leur conscience et loyalement, ce qui est bien ou mal; les appelant, ayant vu, à y demeurer attachés quelque dût en être le prix.

«Tout ce que nous allons vous dire n'a de sens que si vous êtes fermement décidés à être les disciples de Jésus crucifié»... c'était l'exorde d'une lettre pastorale d'évêques de la zone orientale d'Allemagne. Elle poursuivrait: pouvez-vous vous taire lorsque, à l'école, dans l'entreprise ou les réunions, on calomnie l'Église ou la foi chrétienne? - Les parents peuvent-ils tolérer qu'à l'école les enfants soient victimes de discriminations ou de railleries à cause de leur foi? - Pouvez-vous participer aux sacrements socialistes tels que la Jugendweihe? - Pouvez-vous signer des résolutions et des engagements qui sont contraires à votre conscience chrétienne? Pouvez-vous soutenir la propagande athée? - Pouvez-vous choisir une profession où l'expérience montre que vous ne pouvez pas vivre en chrétiens? - Pouvez-vous accepter de dénoncer les autres? - Pouvez-vous vous laisser influencer d'une façon hostile à la hiérarchie de l'Église, par des groupements qui se disent chrétiens?.. La réponse à ces questions et d'autres semblables est d'autant plus difficile qu'elles sont liées à des préjudices graves et même très graves pour les individus et leur famille (...) Mais nous savons aussi combien ces questions sont crucifiantes pour vous, et combien vous désirez voir apporter une réponse. C'est pourquoi, nous considérons de notre devoir de vous éclairer... Sachez, en toutes choses, distinguer clairement ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Examinez chaque fois jusqu'où vous pouvez aller...»

L'Église est amenée parfois aussi à manifester publiquement la seule suprématie du Seul Seigneur, à l'encontre de tous ceux qui érigent de nouvelles idoles. Il y a là aussi un devoir, car, comme l'exprimait un pasteur protestant, il est important que l'Église manifestât sa «certitude que, quoi qu'il advienne, la résurrection de Jésus-Christ est le dernier mot pour nous, le mot salutaire et libérateur.»

C’est ainsi qu'il faut comprendre des interventions comme celle-ci par exemple de Mgr le Cardinal Wyszynski, de Pologne:

«Il y a des personnes qui espèrent faire disparaître toutes traces de l'Église en Pologne. Mais je puis assurer que le Seigneur Jésus sera le Maître des siècles à venir. La persécution consiste dans le fait que le matérialisme est prêché partout. On veut matérialiser la vie de l'homme, mais celui-ci est une créature de Dieu et même ceux qui nient et combattent Dieu devront un jour se soumettre à jamais à Lui, car tout ce qui se passe dans le monde concourt à la gloire et au service de Dieu seul.» (avril 1961)

Cette royauté du Seigneur, sur un monde qui veut le nier, c'est bien là l'éternel thème que reprend l'Église tout au long de son histoire. C'est cela encore qu'exprimait le Cardinal Stepinac, de Yougoslavie dans son testament spirituel:

«Au milieu de nous se sont infiltrés des hommes athées qui, bien qu'en minorité (à l'heure où j'écris, ils sont à peine 2 %) ont tout fait pour arracher le nom de Dieu de vos âmes et vous rendre -disent-ils- heureux, même sans Dieu. Mais moi, mes très chers fidèles, je dois vous dire, à propos de toute tentative de ce genre, ce que disait le prophète Isaïe: «Mon peuple, ceux qui te dirigent s'égarent et ils ruinent le chemin où tu dois passer» (3, 12). N'avez-vous jamais entendu ce que dit le prophète inspiré du Seigneur: «Si Yahvé ne bâtit pas à la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent; si Yahvé ne garde pas la cité, en vain la sentinelle veille à ses portes» (Ps. 126, 1). Vouloir être heureux sans Dieu, c'est vouloir construire la tour de Babel, dont l'érection provoqua la confusion des langues parmi les constructeurs et leur dispersion à travers le monde. (... ) C'est seulement dans le Seigneur que réside le vrai bonheur temporel et éternel; loin du Seigneur, il n'y a que perdition...»

Il est intéressant de noter combien ces paroles font appel aux prophètes des temps anciens... C'est qu'il s'agit là de cette fonction prophétique de l'Église, témoin d'un autre Royaume et du Dieu qui en est le seul Roi.

Et quand l'Église est réduite au silence ?

Il lui reste d'autres moyens de témoigner de son attachement à ces vérités... Voici l'Église de Chine. Une orthodoxe russe, expulsée de Chine, rapportait avec émotion ces faits à des amis catholiques, retrouvés en exil:

" Dieu seul peut donner à ces Chrétiens pareille force dans leurs souffrances. La mort brutale serait plus douce que ce long martyr quotidien. Je ne parle pas seulement de ceux qui pourrissent en prison, mais de ceux qui sont chez eux, soi-disant libres. Ils sont sous la surveillance constante non seulement de la police régulière, mais des commissaires de quartiers et des blocs d'habitation, recrutés parmi ceux qui ont dû se faire dénonciateurs pour se racheter. Le moindre de leurs gestes, la plus inoffensive parole sont passés au crible. Jour et nuit, ils sont à la merci de descentes de police, soumis à d'interminables interrogatoires, obligés d'assister à des réunions d'accusation. En refusant de renier leur évêque, ils se condamnent à mourir de faim. J'en connais qui sont dans le plus extrême dénuement parce qu'ils refusent de donner une signature qu'ils estiment coupable... Je ne suis pas catholique de l'Église romaine, mais je suis tellement bouleversée en pensant à tous ces chrétiens réduits à la condition de parias pour ne pas renier leur foi!»
«Chers Frères et Chères Sœurs... Malgré tout et quoi qu'il puisse arriver, il n’est pas si éloigné le moment où le bien-aimé Maître et Roi de l'Univers, le Christ, vous confessera devant son Père et ses saints anges, parce que vous l'aurez confessé devant les hommes. Regardons droit vers ce but et gagnons ainsi cette liberté des enfants de Dieu dont parle St Paul: «On nous tient pour gens qui vont mourir, et nous voilà vivants... ; pour affligés, nous qui sommes toujours joyeux; pour pauvres, nous qui faisons tant de riches; pour gens qui n'ont rien, nous qui possédons tout» (II. Cor VI, 9-10).

(Lettre collective des Évêques d'Allemagne Orientale, lue le 29 octobre dernier en la fête du Christ-Roi)

 

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